jeudi 2 août 2012

Chris Marker (29 juillet 1921-2012)





Enfin, je descendais dans la cave où mon copain le maniaque s’active devant ses graffitis électroniques. Au fond, son langage me touche parce qu’il s’adresse à cette part de nous qui s’obstine à dessiner des profils sur les murs des prisons. Une craie à suivre les contours de ce qui n’est pas, ou plus, ou pas encore. Une écriture dont chacun se servira pour composer sa propre liste des choses qui font battre le cœur, pour l’offrir, ou pour l’effacer. À ce moment-là la poésie sera faite par tous, et il y aura des émeus dans la Zone.  


Chris Marker - Sans Soleil


L'Héritage de la Chouette



générique


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épilogue



Grèce, 12 mots ou l'Héritage de la Chouette, une série de Chris Marker


Rare Marker


La démocratisation des outils de fabrication du cinéma (DV, montage numérique, circuits de diffusion via l'Internet...) séduit-elle le cinéaste engagé que vous êtes ?

Bonne occasion de décoller une étiquette qui m'encombre. Pour beaucoup de gens, «engagé» veut dire «politique», et la politique, art du compromis (ce qui est tout à son honneur, hors du compromis il n'y a que les rapports de force brute, on en voit quelque chose en ce moment...), m'ennuie profondément. Ce qui me passionne, c'est l'Histoire, et la politique m'intéresse seulement dans la mesure où elle est la coupe de l'Histoire dans le présent. Avec une curiosité récurrente (si je m'identifie à un personnage de Kipling, c'est l'enfant-d'éléphant des Just so stories, à cause de son «insatiable curiosité») : mais comment font les gens pour vivre dans un monde pareil ? D'où ma manie d'aller voir «comment ça se passe» ici ou là. Comment ça se passe, pendant longtemps ceux qui étaient le mieux placés pour l'exprimer ne disposaient pas d'outils pour donner une forme à leur témoignage et le témoignage brut, ça s'use. Et voilà que maintenant les outils existent. C'est vrai que pour les gens comme moi c'est une boucle bouclée. J'ai écrit là-dessus, dans le livret du DVD, un petit texte de mise au point que vous arriverez peut-être à caser quelque part.

Un bémol nécessaire : la «démocratisation des outils» affranchit de beaucoup de contraintes techniques et financières, elle n'affranchit pas de la contrainte du travail. La possession d'une caméra DV ne confère pas par magie du talent à celui qui n'en a pas, ou qui est trop flemmard pour se demander s'il en a. On pourra miniaturiser tant qu'on veut, un film demandera toujours beaucoup, beaucoup de travail. Et une raison de le faire. C'est toute l'histoire des groupes Medvedkine, ces jeunes ouvriers qui dans l'après-68 entreprenaient de faire des petits sujets sur leur propre vie, et que nous tentions d'aider sur le plan technique, avec les moyens de l'époque. Qu'est-ce qu'ils râlaient ! «On rentre du boulot, et vous nous demandez encore de bosser...» Mais ils s'accrochaient, et il faut croire que là encore, quelque chose a passé, puisque trente ans plus tard on les a vus présenter leurs films au festival de Belfort, devant des spectateurs attentifs. Les moyens de l'époque, c'était le 16 mm non synchrone, donc les trois minutes d'autonomie, le laboratoire, la table de montage, les solutions à trouver pour ajouter du son, tout ce qui est là aujourd'hui, compacté à l'intérieur d'un bidule qui tient dans la main.

Petite leçon de modestie à l'usage des enfants gâtés, tout comme ceux de 1970 avaient reçu leur leçon de modestie (et d'histoire) en se mettant sous le patronage d'Alexandre Ivanovitch Medvedkine et de son ciné-train. A l'usage des jeunes générations : Medvedkine est ce cinéaste russe qui en 1936 et avec les moyens de son époque à lui (film 35 mm, montage et labo installés dans le train même) inventait en somme la télévision : tourner le jour, tirer et monter pendant la nuit, projeter le lendemain aux gens même qu'il avait filmés, et qui souvent avaient participé au tournage.

Je crois bien que c'est cette histoire fabuleuse et longtemps ignorée (dans «le Sadoul», considéré en son temps comme la Bible du cinéma soviétique, Medvedkine n'était même pas nommé), qui sous-tend une grande part de mon travail, peut-être la seule cohérente après tout. Essayer de donner la parole aux gens qui ne l'ont pas, et quand c'est possible les aider à trouver leurs moyens d'expression. C'était les ouvriers de 1967 à la Rhodia, mais aussi les Kosovars que j'ai filmés en l'an 2000, qu'on n'avait jamais entendus à la télévision : tout le monde parlait en leur nom, mais une fois qu'ils n'étaient plus en sang et en larmes sur les routes ils n'intéressaient personne. C'était les jeunes apprentis cinéastes de Guinée-Bissau à qui, à ma grande surprise, je me trouvais en train d'expliquer le montage du Cuirassé Potemkine sur une vieille copie aux bobines rouillées ­ et qui maintenant ont leurs longs métrages sélectionnés à Venise (guettez la prochaine comédie musicale de Flora Gomes...).

J'ai encore retrouvé le syndrome Medvedkine dans un camp de réfugiés bosniaques en 1993, des mômes qui avaient appris tous les trucs de la télé, avec présentateurs et génériques à effet, en piratant sur le satellite et grâce à un peu de matos offert par une ONG ­ mais qui ne copiaient pas le langage dominant, ils en utilisaient les codes pour être crédibles et se réappropriaient l'information à l'usage des autres réfugiés. Une expérience exemplaire. Ils avaient les outils, et ils avaient la nécessité. Les deux sont indispensables.


Etes-vous plutôt télévision, films sur grand écran, butinage sur Internet ?

J'ai un rapport complètement schizoïde avec la télé. Lorsque je me crois seul au monde, je l'adore, surtout depuis qu'il y a le câble. C'est même curieux de voir avec quelle précision le câble offre le catalogue des antidotes aux poisons télévisuels. Une chaîne passe un téléfilm ridicule sur Napoléon, on file sur Histoire écouter les méchancetés formidablement intelligentes d'Henri Guillemin. On a subi dans une émission littéraire le défilé des monstresses à la mode, on court sur Mezzo contempler le beau visage lumineux d'Hélène Grimaud au milieu de ses loups, et c'est comme si les autres n'avaient jamais existé...

Maintenant il y a les moments où je me souviens que je ne suis pas seul au monde, et là je m'effondre. La progression exponentielle de la bêtise et de la vulgarité, tout le monde la constate, mais ça ne relève pas seulement d'un vague sentiment de dégoût, c'est une donnée concrète, chiffrable (on pourrait la mesurer au volume des «ouah !» qui saluent les animateurs, et qui a monté d'un nombre alarmant de décibels depuis cinq ans) et qui relève du crime contre l'humanité. Sans parler de l'agression permanente contre la langue française.

Et puisque vous travaillez mon penchant russe à la confession, il faut que je dise le pire : je suis publiphobe. Au début des sixties, c'était très bien vu, depuis c'est devenu littéralement inavouable. Je n'y peux rien. Cette façon de mettre le mécanisme de la calomnie au service de l'éloge m'a toujours hérissé ­ même si je reconnais que ce mécénat diabolique donne quelquefois les plus belles images qu'on puisse regarder sur un petit écran (vous avez vu le David Lynch avec les lèvres bleues ?). Petite consolation dans le vocabulaire : il arrive que les cyniques s'y trahissent. Bronchant tout de même devant le terme de créateur, ils ont inventé celui de «créatif», et là je trouve que l'inconscient n'a pas mal fonctionné. On imagine bien ce que seraient, par exemple, des «gladiatifs».


Et les films dans tout ça ?

Pour les raisons exposées plus haut, sous la houlette de Jean-Luc, j'ai longtemps professé que les films devaient être vus d'abord en salle, la télé et le magnétoscope n'étant là que pour rafraîchir la mémoire. Maintenant que je n'ai plus du tout le temps d'aller au cinéma, je me mets à voir des films en baissant les yeux, avec un sentiment grandissant de péché (cet entretien devient carrément dostoïevskien...). Mais à vrai dire je ne regarde plus beaucoup de films, excepté ceux de mes amis, ou des bizarreries qu'un copain américain enregistre pour moi sur TCM. Il y a trop à voir dans l'actualité, dans les reportages, sur les chaînes Musique déjà mentionnées, ou sur l'irremplaçable chaîne Animaux. Et mon besoin de fiction s'alimente à ce qui en est de loin la source la plus accomplie : les formidables séries américaines, style The Practice. Là il y a un savoir, un sens du récit, du raccourci, de l'ellipse, une science du cadrage et du montage, une dramaturgie et un jeu des acteurs qui n'ont d'équivalent nulle part, et surtout pas à Hollywood.


Vous êtes un témoin de l'Histoire. Vous intéressez-vous toujours à la marche du monde ? Qu'est-ce qui vous fait bondir, réagir, pleurer ?

Il y a en ce moment des raisons de bondir assez évidentes, et si largement partagées qu'on n'a pas tellement envie d'en rajouter. Restent les petites rages personnelles. 2002 aura été pour moi l'année d'un échec qui ne passe pas. Ça commence par un flash-back, comme dans la Comtesse aux pieds nus. De tous nos amis des années 40, François Vernet était celui que nous considérions tous comme un futur très grand écrivain. Il avait déjà publié trois livres, et le quatrième allait être un recueil de nouvelles qu'il écrivait à chaud, pendant l'Occupation, avec une vigueur et une insolence qui ne lui laissaient évidemment aucune chance en face de la censure. Le livre n'a été publié qu'en 1945. Entretemps, François était mort à Dachau. Bon, il n'est pas question de chantage au martyre, ce n'est pas le genre de la maison. Même si cette mort frappe d'une espèce de sceau symbolique une destinée déjà singulière et son «vol arrêté», comme aurait dit Vissotsky, les textes eux-mêmes sont d'une qualité si rare qu'on n'a pas besoin de raisons autres que littéraires pour les aimer et les faire aimer. François Maspero ne s'y est pas trompé, qui a consacré un article superbe aux Nouvelles peu exemplaires «traversant le temps sans autre lest qu'une extrême légèreté de l'être». Car l'an dernier un éditeur courageux, Michel Reynaud (Tirésias) s'était enthousiasmé pour le livre et avait pris le risque de le rééditer. Je me suis échiné à mobiliser tous les gens que je connaissais, pas pour qu'on en fasse l'événement de la saison, faut pas rêver, mais simplement pour qu'on en parle. Et non, il y a trop de livres à la saison des prix. Maspero excepté, zéro, pas un mot dans la presse. Voilà pour l'échec.

Réaction trop personnelle ? Le hasard fait qu'elle s'est doublée d'une autre qui lui ressemble, et à laquelle aucun lien d'amitié ne me rattache. La même année a vu l'édition, par les disques Capriccio, d'un nouveau disque de Viktor Ullmann. Sous son nom seul, cette fois. Auparavant, lui et Gideon Klein avaient été publiés parmi «les compositeurs de Theresienstadt» (à l'usage des jeunes générations : Theresienstadt était ce camp-vitrine destiné aux visites de la Croix-Rouge dont les nazis avaient fait un film, le Führer offre une ville aux juifs). Avec les meilleures intentions du monde, c'était une façon de les remettre dans le camp. Si Messiaen était mort après avoir composé le Quatuor pour la fin du temps, est-ce qu'il serait le «compositeur des camps de prisonniers» ?

Ce disque est bouleversant : il contient des lieder sur des textes de Hölderlin et Rilke et on est saisi de cette idée proprement vertigineuse qu'à ce moment-là, personne ne glorifie davantage la véritable culture allemande que ce musicien juif qui va bientôt mourir à Auschwitz. Là, ce n'a pas été le silence total, juste quelques lignes élogieuses dans les rubriques culturelles. Est-ce que ça ne valait pas davantage ? Alors ce qui me met en rage, ce n'est pas que la couverture médiatique, comme on dit, soit réservée en général à des gens que personnellement je trouve plutôt médiocres, c'est une affaire d'opinion et je ne leur veux aucun mal. C'est que la montée du «bruit», au sens électronique, finit par tout recouvrir, et aboutir au monopole, comme les grandes surfaces viennent à bout des petites épiceries. Que l'écrivain méconnu et le musicien génial aient droit à la même sollicitude que l'épicier du coin, c'est peut-être trop demander. Et puisque vous m'avez tendu la perche, j'ajouterai encore un nom à ma petite liste des injustices de l'année : on n'a pas assez parlé du plus beau livre que j'ai lu depuis longtemps, des nouvelles encore : la Fiancée d'Odessa, d'Edgardo Cozarinsky.


Les voyages à répétition vous ont-ils prévenu contre les dogmatismes ?

Je crois que j'étais prévenu à ma naissance. J'avais dû beaucoup voyager avant.



Chris Marker


A bientôt, j'espère / Le Souvenir d'un avenir




A bientôt, j'espère (1967-68), un film de Chris Marker et Mario Marret


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Le Souvenir d'un avenir (2001), un film de Chris Marker et Yannick Bellon


Pathéorama





C’était un drôle d’objet. Une petite boîte de métal aux coins irrégulièrement arrondis, avec une ouverture rectangulaire au milieu et en face d’elle une minuscule lentille, de la taille d’un euro. On devait glisser par le haut un morceau de film - du vrai film, avec perforations - que pressait une roulette de caoutchouc, et en tournant un bouton relié à la roulette le film se déroulait image par image. A vrai dire chaque image représentait une scène différente, de sorte que le spectacle s’apparentait plus à une lecture de diapositives qu’à du home cinema, mais ces scènes étaient des plans, magnifiquement reproduits, de films célèbres, Chaplin, Ben Hur, le Napoléon d’Abel Gance… Si on était riche on pouvait introduire la petite boîte dans une espèce de lanterne magique et projeter sur le mur (ou sur un écran, si on était très riche). Je devais me satisfaire de la version minimale : appuyer l’œil sur la lentille, et regarder. Ce bidule aujourd’hui oublié s’appelait Pathéorama. On pouvait le lire en lettres dorées sur fond noir, avec le légendaire coq Pathé qui chantait devant un soleil levant.

La joie égotiste de pouvoir regarder pour moi seul des images qui appartenaient à l’inaccessible royaume du Cinéma eut tôt fait de générer un sous-produit dialectique. Alors que je ne pouvais même pas imaginer avoir quoi que ce soit en commun avec l’art de filmer (dont les principes de base étaient naturellement bien au-delà de ma compréhension), voilà que quelque chose du film lui-même était à ma portée, un morceau de celluloïd pas tellement différent de la pellicule des négatifs photos quand ils revenaient du laboratoire. Quelque chose que je pouvais sentir et toucher, quelque chose du monde réel. Et pourquoi alors (insinuait dialectiquement mon propre Jiminy Cricket) ne pourrais-je à mon tour faire quelque chose du même genre ? Il suffisait d’avoir une matière translucide, et les bonnes dimensions. (Les perfos étaient là pour faire joli, la roulette les ignorait). Ainsi, avec des ciseaux, de la colle et du papier cristal, je confectionnai une copie fidèle de la vraie bobine Pathéorama. Après quoi, cadre par cadre, je commençai à dessiner une suite de poses de mon chat (qui d’autre ?) en insérant quelques cartons de commentaire. Et d’un seul coup, le chat se mettait à appartenir au même univers que les personnages de Ben Hur ou de Napoléon. J’étais passé de l’autre côté du miroir.

De mes camarades d’école, Jonathan était le plus prestigieux. Il avait le don de la mécanique et le caractère inventif, il fabriquait des maquettes de théâtres avec rideaux mobiles, lumières clignotantes, et un orchestre miniature émergeait de la fosse pendant qu’un Gramophone à manivelle jouait une marche triomphale. Il était donc naturel qu’il fût le premier à qui montrer mon chef d’œuvre. J’étais assez fier du résultat, et en lui déroulant les aventures du chat Riri je lui annonçai "mon film" (my Movie). Jonathan me ramena rapidement à la sobriété. "Mais, idiot, le cinéma c’est des images qui bougent" dit-il. "On ne peut pas faire un film avec des images fixes."

Trente ans passèrent. Puis je réalisai La Jetée.


Chris Marker - C'était un drôle d'objet


Ce visage...




Girl Theme, by Trevor Duncan - from Chris Marker's La Jetée


Ce visage qui devait être la seule image du temps de paix à traverser le temps de guerre, il se demanda longtemps s’il l’avait vraiment vu, ou s’il avait créé ce moment de douceur pour étayer le moment de folie qui allait venir… [In La Jetée]


Mais parfois...


Merveilleuse est la faveur de la sublime et personne
Ne sait depuis quand, ni ce qui en provient.
Ainsi meut-elle le monde et l’âme espérante des hommes,
Aucun sage même ne comprend comment elle en dispose, car ainsi
Le veut le dieu suprême qui t’aime tant, et c’est pourquoi
Tu lui préfères encore le jour pondéré.
Mais parfois le plus clair regard aime aussi l’ombre
Et cherche pour le plaisir, avant qu’il en soit besoin, le sommeil,
Ou bien regarde-t-il volontiers, un homme fidèle, loin dans la nuit,
Oui, pour l’honorer vos couronnes lui conviennent, et les chants,
Car aux égarés est-elle consacrée, et aux morts,
Mais elle-même gardée, éternellement, dans le plus libre esprit.
Mais elle nous doit aussi qu’en cette heure indécise,
Qu’en cette obscurité nous soit quelque assurance,
Que l’oubli et l’ivresse sacrée nous soient versés,
Versé le verbe torrentiel qui, tels les amants, soit
Insomnieux, et coupe plus pleine et vie plus audacieuse,
Mémoire sacrée aussi, pour demeurer éveillé dans la nuit.


Friedrich Hölderlin - Pain et Vin (extrait)
traduit de l'allemand par Patrick Guillot